Information et Savoir pour tous

Vers un Monde d’innovation inclusive


Treizième session de la Conférence Mondiale sur le Capital intellectuel qui cette année a retenu le thème « information et savoir pour tous : vers un monde d’innovation inclusive » tant il est vrai que l’univers de la connaissance sous toutes ses formes se trouve profondément affecté par le numérique avec des impacts forts et contrastés sur les sociétés.


L’événement, organisé conjointement par l’Université de Paris Sud et par lIFAP (Information For All Program de l’UNESCO), s’est tenu les 3 et 4 juillet 2017 au siège de l’UNESCO.

Cette année, il a bénéficié tout particulièrement de contributions du Japon : deux tables rondes ont permis d’entendre plusieurs témoignages sur la nouvelle donne en matière de traitement de l’information et de la connaissance dans différents secteurs de l’économie nippone ou plus généralement pour la société japonaise dans son ensemble.

Les deux premières sessions introductives ont donné une vue d’ensemble et des éléments de contexte permettant de bien comprendre à quel point et dans quelles conditions, partout dans le monde, les questions touchant à la connaissance, devenues essentielles, peuvent favoriser un développement inclusif, permettant à la fois plus de prospérité, moins de pauvreté, et – ce qui n’est pas toujours assuré, loin s’en faut – moins d’inégalité.

Dans un monde où les innovations se multiplient presque exponentiellement et principalement dans l’univers de l’immatériel, la maîtrise de l’information constitue un enjeu majeur partout, qu’il s’agisse des pays en développement ou des pays développés, avec des impacts ambivalents qu’il faut savoir mesurer et maîtriser « positivement ».

C’est dans cet esprit que sont développés les travaux de l’IFAP (Information for all program) de l’UNESCO, et aussi la Banque Mondiale et l’OCDE.

Les nombreuses initiatives menées par ces différentes instances ont été ainsi présentées :

– conférences et forum (par exemple sur l’éradication de la violence par l’éducation) ;
– plateformes d’informations sur les réalisations menées dans de multiples domaines au bénéfice des populations qui voient, grâce par exemple à l’utilisation des mobiles, un accès élargi à la connaissance ;
– élaboration de guides de bonne pratiques ;
– recommandations fondées sur des exemples pour développer les politiques publiques en matière d’accès à l’information, aider les décisionnaires ;
– subventions en faveur de projets innovants ;
– accompagnement d’expériences (éducation, place de la femme… ) notamment en Afrique ;
– soutien de NETEXPLO qui chaque année récompense des innovations « inclusives ».

Dans toutes les transformations qui s’opèrent et qu’accompagnent les institutions internationales ou (inter)gouvernementales, quelques points ont été soulignés : l’oubli parfois de la dimension sociale, la nécessité de faire connaître les expériences pour permettre leur essor, le soin qu’il faut apporter au déploiement des applications, avec notamment, bien souvent, la mise en place d’infrastructures car tout n’est pas qu’immatériel lorsqu’on développe des systèmes d’information.

Il a aussi, bien évidemment, été fait référence à l’agenda 2030 de l’ONU qui offre un cadre utile pour stimuler et structurer les initiatives en faveur d’un monde plus inclusif.

Deux interventions données par des universitaires ont mis l’accent sur ce que la nouvelle donne des technologies de l’information avait comme impact pour le monde de l’enseignement et de la recherche.


Le Vice Président de PARIS SUD, M. Étienne Augé, a rappelé qu’il y avait maintenant un sujet crucial avec des impacts forts sur les pratiques, y compris dans le monde de la science (spécialité de l’université PARIS SUD) : on ne peut plus rester enfermé dans sa spécialité, les mathématiques ou la physique par exemple ; il devient indispensable de s’ouvrir à de nouveaux domaines, d’élargir les horizons, en introduisant les dimensions des sciences sociales ou celles des humanités (terme pris dans son acception la plus large).

Les méthodes de travail sont elles aussi remises en cause, avec le rôle des professeurs à revoir. Beaucoup de choses changent, mais rien n’est bien stabilisé. On ne sait pas dire vers quel monde on s’achemine. Il faut encore beaucoup de réflexion à ce sujet, tout comme sur un autre effet des nouvelles technologies de l’information : celui des « échelles ». On fait le constat – banal – que tout s’accélère et s’amplifie, et qu’avec le numérique on voit se multiplier les capacités de traitement des dimensions dans le temps et l’espace (on pourrait compléter en disant : du zéro à l’infini), ce qui amène immanquablement à se poser de nouvelles questions, envisager de nouvelles échelles et , in fine, à s’interroger sur les limites.


Un autre universitaire, M. Daniel Wyler , (Université de Zurich) a traité d’une question originale, en apparence du moins : « la science et le citoyen ou la science citoyenne ou comment associer le citoyen dans la recherche scientifique ». Il rejoint dans son propos M. Augé, pour reconnaître que le modèle traditionnel (approche « top down », organisation hiérarchique, laboratoires peu ouverts) a fait son temps. Avec la montée de l’internet, l’ouverture des réseaux sociaux, et le potentiel qu’offrent les techniques d’échange et de traitement des données, il y a de plus en plus d’ouverture vers l’extérieur, et pas seulement vers d’autres experts. C’est d’une ouverture vers la société dont il faut maintenant parler, les scientifiques ne peuvent plus rester « dans leur tour d’ivoire » et il y a comme une obligation de rendre compte de ce qu’ils font, de dialoguer avec la société. Ce sont des approches qui répondent finalement à ce qui est un droit de l’homme : droit de participer à la vie culturelle, dont la science est une composante. C’est aussi une approche parfaitement en phase avec les orientations de l’UNESCO qui, dès le début des années 1960, posait la question du travail scientifique en ces termes.

Reste évidemment à trouver les bons modèles d’organisation de cette implication citoyenne à tous les niveaux, et à trouver le bon point d’équilibre, pour savoir jusqu’où aller.

L’intervenant a donné un certain nombre d’exemples montrant la valeur ajoutée de ces élargissements d’horizon (notamment pour ce qui est de l’environnement ou la biodiversité). Il a listé les domaines où les Universités peuvent y trouver leur compte : le recrutement, l’analyse des impacts, la créativité, la transparence, l’organisation, les incitations et les questions éthiques/juridiques. On aura pu regretter que ce dernier point (l’éthique) n’ait pas été développé, tant il est vrai que, parallèlement aux bienfaits du numérique en général et tout particulièrement dans les sciences, on voit émerger de sérieuses difficultés, que les scientifiques/experts ne sauraient affronter seuls, notamment en matière de bioéthique.


Un troisième point, traité par M D. Quellec (OCDE) a porté sur « les innovations en matière de traitement de l’information et la croissance inclusive ».

Si, indiscutablement, on est de plus en plus « connecté » et si, avec la puissance de l’aide qu’apportent les nouvelles technologies, des centaines de millions de personnes sont sorties de la pauvreté dans les dernières années, ces évolutions radicales ne se sont pas opérées sans effets négatifs. Il reste une fracture numérique, et, en liaison précisément avec le numérique, une accentuation des inégalités dont rendent compte tout aussi bien certaines statistiques (sur la concentration des richesses des 1% les plus fortunés, ou la puissance dominantes des GAFAN) ou les analyses économiques (par exemple celles de T. Pickety mais aussi du FMI). Si d’autres facteurs sont en cause (comme la déréglementation, la globalisation…) le numérique explique dans une large mesure cet accroissement des inégalités partout dans le monde. Cela tient à la montée en régime d’une économie numérique qui bouleverse les idées traditionnelles et où deux phénomènes émergent pour constituer des « pôles de concentration de richesse ou de revenus » : l’idée de « non rivalry economy » et celle du « winner takes all » . Dès lors qu’elles répondent à un besoin, les innovations, qui sont souvent le fait de start-ups, créent des niches productrices de rentes, qui, avec précisément le numérique, peuvent se développer rapidement, à faible coût marginal, et sans se trouver enfermées dans un cadre contraint le plus souvent (le numérique sans frontière en somme qui permet aux innovateurs de capitaliser sur un « effet de réseau »). En réalité, le phénomène ainsi décrit est l’application d’un principe bien connu (l’inventeur peut imposer son produit avec un prix rémunérateur), où le profit tiré d’innovations « disruptives » et bien reçues, est la contrepartie d’un risque, tant il est vrai que l’innovateur peut se trouver exposé au risque de voir apparaître un concurrent, qui pourra éventuellement mettre en cause sa position avantageuse (moindre prix, nouvelle innovation rendant obsolescente l’innovation inutile). On décrit ici le schéma bien connu de la destruction créatrice, mais, le numérique fait ressortir des éléments nouveaux qui amènent à devoir envisager des réponses politiques nouvelles pour ce qui est du traitement de la concurrence : apparition de géants qui menacent les États ou abusent, mondialement, de leur position dominante, abus dans l’utilisation des données personnelles à des fins purement commerciales.

Il y a ici de nombreuses questions délicates à traiter, où il faut tout à la fois ne pas contraindre par trop les innovateurs, et éviter les excès. Manifestement, il faut trouver un cadre réglementaire, repenser tout ce qui relève de la concurrence et des protections des personnes (privacy), des entreprises et entrepreneurs (les brevets), avec nécessité d’une vision internationale.


Intéressante intervention donnée par M Jaideep Prabhu (Université de Cambridge) sur les innovations « frugales et inclusives » dans les pays émergents.

A partir d’une référence à un ouvrage bien connu en Inde (« Jugaad ») traitant de « l’art de vivre », l’orateur a montré certaines spécificités de l’Inde qui, devant faire face à des contraintes lourdes (population élevée et ressources limitées), trouve des solutions à ses problèmes en empruntant des voies que lui offre une longue tradition sociale où les maîtres mots sont : souplesse, frugalité, inclusion.

De très nombreuses innovations ont été introduites dans ce pays pour couvrir d’immenses besoins avec des outils simples, ingénieux et peu coûteux, misant sur les ancrages locaux, économes en utilisation de ressources.

D’une certaine manière, on retrouve certaines de ces caractéristiques pour ainsi dire « culturelles » indiennes dans ce que l’on voit maintenant se développer dans les pays occidentaux qui mesurent les limites de leur modèle, hyper-technicisé, fondé sur l’économie de masse, gaspilleur d’énergie, destructeur de liens… D’où la montée de la « RSE » (responsabilité sociale des entreprises), l’économie collaborative, le développement du « DIY »(do it yourself), pour s’affranchir des contraintes des gros systèmes.


M. J.E. Aubert, ancien expert de la Banque Mondiale a traité de la question de l’inclusion au travers de la diversité des modèles culturels, (15 pays analysés) en faisant remarquer d’entrée à son tour que les innovations ne provoquent pas naturellement de l’inclusion, et que, pour cette raison mais avec des réponses très différentes, les États interviennent plus ou moins fortement pour corriger les excès ou favoriser les expériences positives en termes d’inclusion par le biais d’actions au niveau des territoires, des secteurs ou des populations (protection des handicapés par exemple).

Parmi les autres témoignages entendus, on retiendra ceux d’un universitaire qui a travaillé sur le thème « organisation d’un grand club de football », notamment avec les supporters, ou de contributeurs japonais (entrepreneur, penseur, consultant) qui ont montré comment pouvait être mieux organisé le tissu social en rapport avec l’information et les échanges interpersonnels (dans une entreprise, dans la société) dès lors qu’on allait au-delà des logiques quantitatives, et qu’on laissait plus de place à des vertus plus émotionnelles susceptibles de favoriser de meilleures insertions, plus d’harmonie, moins d’incompréhension mutuelle :confiance, transparence, bienveillance, place à l’écoute, l’affect, solidarité et partage, moindre pression hiérarchique.