Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste

UNESCO – Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste

« Éduquer pour un futur meilleur : le rôle de sites historiques et des musées dans l’enseignement de l’Holocauste »

Jeudi 26 Janvier 2017

Chaque année, le 27 janvier, date anniversaire de la libération en 1945 du camp de concentration et d’extermination allemand nazi d’Auschwitz-Birkenau par les troupes soviétiques, l’UNESCO rend hommage à la mémoire des victimes de l’Holocauste et réaffirme son engagement contre l’antisémitisme, le racisme et toutes les autres formes d’intolérance qui peuvent conduire à une violence collective ciblée, voire à des génocides.

La commémoration – qui s’est en fait tenue cette année le 26 janvier – s’est déroulée sur quatre événements : une conférence dans le cadre du « Campus UNESCO » sur le thème : « Comment déconstruire les discours de haine »i, l’inauguration de l’exposition Archeologia présentée par le Musée d’État d’Auschwitz-Birkenauii, une table ronde, point central de la journée, sur le thème : « Éduquer pour un futur meilleur : le rôle de sites historiques et des musées dans l’enseignement de l’Holocauste » et enfin une cérémonie finale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocausteiii.

Dans le discours publié à l’occasion de cette journée, Mme Irina Bokova, Directrice-générale de l’UNESCO, insistait sur le fait que : « dans la violence qui se déchaîne aujourd’hui sur les populations civiles et les discours de haine qui se déploient sur les réseaux sociaux, nous retrouvons sans mal les échos de ces idéologies totalitaires… Plus nous connaissons notre histoire et celle des autres, plus nous tissons de liens avec l’humanité. La transmission de l’histoire favorise la solidarité et dessine une humanité plus unie, plus juste et plus pacifique. Les sites du patrimoine, les musées, les documents et les traces du passé jouent à ce titre un rôle fondamental dans l’éducation et peuvent aider chaque citoyen, à tout âge, à dénoncer les falsifications et les mensonges de ceux qui exploitent l’ignorance, la peur et la haine de l’autre. »

La table ronde sur le thème : « Éduquer pour un futur meilleur, rôle de sites historiques et des musées dans l’enseignement de l’Holocauste » s’est ouverte par un mot de bienvenue prononcé par Mme Soo Hyang Choi, Directrice de la division pour l’inclusion, la paix et le développement durable, Secteur de l’éducation, UNESCO. Les intervenants étaient : M. Serge Klarsfeld, Ambassadeur honoraire et envoyé spécial de l’UNESCO pour l’enseignement de l’histoire de l’Holocauste et la prévention du génocide, M. Jacques Fredj, Directeur du Mémorial de la Shoah (France), Mme Dorit Novak, Directrice générale de Yad Vashem (Israël), Mme Agnès Sajaloli, Directrice du Mémorial du camp de Rivesaltes (France), M. Piotr Cywiński, Directeur du Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau (Pologne), a été empêché au dernier moment. M. Jean-Yves Potel, historien, agissait comme modérateur.

Tour à tour, les intervenants ont répondu aux trois questions suivantes :

  1. Sur le sens des lieux pour eux.

Serge Klarsfeld, rappelle que son père a été arrêté et déporté à Auschwitz par le convoi 61 en octobre 1943, lui et sa sœur ayant pu échapper à la rafle. Il a attendu jusqu’en 1965 pour aller seul à Auschwitz. Sur le lieu d’Auschwitz, il trouve beaucoup de monde, majoritairement des polonais, les discours portent sur la résistance des polonais. Il part pour le site de Birkenau où il se retrouve seul. Là il ressent un appel profond à s’engager, « un endroit où en soi-même on choisit la ligne entre le bien et le mal ». Son engagement, il le définit lui-même: pour la mémoire, pour l’histoire et pour Israël.

Jacques Fredj, dira de lui qu’il n’est pas un enfant de la Shoah mais un enfant qui a croisé Serge Klarsfeld. Premier voyage à Auschwitz début 1980 avec un groupe d’éclaireur juifs de France, parcours initiatique d’un jeune juif. La visite est catastrophique : il trouve un lieu centré sur les polonais et la Pologne. Il avoue également n’avoir rien ressenti à Birkenau où il ne trouve pas d’évocation historique. Il s’interrogera sur le manque de préparation de son voyage

Dorit Novak, fit sa première visite à Auschwitz il y a dix ans, elle en connaissait bien l’angle historique. Pour elle cette visite fut une expérience personnelle profonde, avec « le sentiment d’y avoir été avant, dans mon passé, dans mes gènes, on remonte le temps,  sentiment de quelque chose de spirituel ». Ses parents ne parlaient pas de la Shoah, mais elle savait que le frère de son grand-père était allé à Lvov et a été pris par les nazis. Dès cette rencontre avec le lieu, elle ressent en elle qu’elle « porte une responsabilité».

Agnes Sajaloli, pour elle il s’agit du Camp de Rivesaltes. Sa première visite du camp date de 2004, comme metteur en scène et actrice, elle montait un spectacle à Rivesaltes. C’est « la découverte de 600 hectares avec baraques où on sent la souffrance, on est immédiatement confronté à ce qui s’est passé là ». Un choc, une interrogation, elle « s’est sentie responsable ».  « Le devoir que nous avons aujourd’hui est de transmettre au plus grand nombre ».

  1. La préparation au voyage des jeunes : comment ?

Jacques Fredj : Des voyages à Auschwitz ont été organisés depuis une vingtaine d’années, mais la société française a changé depuis le discours de Jacques Chirac de 1995, les jeunes aujourd’hui ont le sentiment que l’on parle toujours ou trop de la Shoah. Il y a une nécessité d’explication, de souligner la dimension de l’antisémitisme à travers toute l’Europe. Pour les jeunes aller à Auschwitz permet de comprendre le génocide, de découvrir un lieu qui ouvre à la réflexion, un parcours d’éducation, mais ce voyage doit s’insérer dans une formation historique. Depuis plus de dix ans, le Mémorial de la Shoah organise chaque année une dizaine de voyages d’étude d’une journée ou deux au camp d’Auschwitz à l’intention des lycéens d’Île-de-France et de plusieurs régions françaises. Ces voyages sont encadrés par des historiens du Mémorial et si possible d’anciens déportés. Ils s’inscrivent dans une véritable démarche éducative, souvent pluridisciplinaire, reposant sur une préparation approfondie.

Dorit Novak : En Israël, 40 à 60% des étudiants vont à Auschwitz. Chacun doit se préparer par 40h de travail avant d’y aller. Il est essentiel de gérer le sens de ce voyage avant et après, de viser à l’éducation : comprendre que la Shoah est le mal à l’état extrême, comment cela a-t-il été possible, ce que les juifs ont perdu, ce que le monde a perdu. Juifs et non-Juifs font des choix tout au long de leur vie. Chacun a la responsabilité de choisir la ligne de sa vie. Après la guerre, il n’y a pas eu un désir de vengeance de la part des Juifs mais un désir de reconstruire sa vie.

Serge Klarsfeld : Le premier pèlerinage de jeunes à Auschwitz a eu lieu en 1981. Aujourd’hui les derniers déportés, témoins directs, disparaissent. Il se bat pour les lieux de mémoire et non plus pour accompagner. En France, aucun camp n’est oublié, il y a des plaques élevées par le Mémorial de la Shoah dans tous les lieux, dans les gares (exemple Bobigny, Pithiviers). Aller à Auschwitz, pour les jeunes n’est pas toujours possible mais ils peuvent aller dans d’autres lieux de mémoire plus proches. Il y a aussi d’autres camps comme Treblinka ou à Belzec.

Agnes Sajaloli : Nous avons la responsabilité de la transmission. Notre travail est de créer des repères, d’accompagner les jeunes, pas seulement les jeunes français. Il faut que les jeunes trouvent des questions, pas seulement des réponses. Il faut ouvrir : les yeux, le lieu, mais aussi sur toutes les questions de société. A Rivesaltes, six enseignants sont missionnés pour « former des jeunes et des citoyens », une centaine de jeunes par an. Peu savaient ce qu’était la Shoah, plusieurs avaient des armes. Il faut transmettre des repères, des valeurs positives. L’’éducation est la mission de tous.

3) Questions sur la société

Dorit Novak : Au Mémorial de Yad Vashem il existe un outil pédagogique : la « salle des grandes questions ». Après avoir visité le Mémorial, vous devez poser des questions, il n’y a pas une seule bonne réponse, vous devez ajouter vos propres réponses, qu’elles soient des réponses pratiques, que la visite ait une influence sur votre propre vie, que vous deveniez les « messagers des messagers » (c.à.d des survivants qui vous ont transmis un message). En Israël depuis trois ans le Ministère de l’Éducation Nationale a fourni le matériel pour que la Shoah soit enseignée depuis la maternelle. Nous faisons un travail avec les Ministères de l’Éducation à travers le monde pour sensibiliser au mal.

Jacques Fredj : Un réseau des lieux de mémoire de la Shoah en France, réunissant onze institutions, a été officiellement lancé en 2016 au ministère de l’Éducation nationale et au Mémorial de la Shoah pour renforcer la coopération entre ses membres et former des jeunes « ambassadeurs de la mémoire ». Il faut visiter les lieux de mémoire locaux, comprendre que la Shoah a commencé par l’exclusion sur place, il faut voir le Mémorial de la Shoah à Drancy, à 15km de Paris, lieu ou 63 000 personne ont été internées et déportées. L’histoire locale est importante, elle est une autre forme de sensibilisation, « toute l’Europe est un lieu de mémoire ».

En conclusion : Les mémoriaux de la Shoah (tels qu’Auschwitz, Birkenau ou Rivesaltes) ont une vocation non seulement historique mais aussi éducative pour les jeunes générations du monde. Le « Plus jamais ça » est insuffisant. Il faut que les jeunes soient formés à éviter et à lutter contre l’instauration de nouveaux totalitarismes qui conduisent à des génocides antisémites ou autres. Dans cette perspective, la visite des mémoriaux doit être préparée et accompagnée d’une réelle formation des esprits et des cœurs.

Enfin, les jeunes du monde doivent aussi savoir qu’il y a eu aussi des « justes » qui ont pu sauver de la déportation un nombre significatif, mais insuffisant, de juifs pourchassés. Il est aussi essentiel que les jeunes soit préparés à l’éventualité de s’organiser pour réagir contre les génocides dont ils seraient témoins, au péril de leur vie, à refuser de tels totalitarismes et à devenir à leur tour des justes.

DG/DC – 05-02-17

Lire : L’enseignement de l’Holocauste sur le site de l’UNESCO

i Le Campus UNESCO (en partenariat avec la Fondation d’entreprise ENGIE) s’inscrit dans un ensemble de conférences thématiques. Il se propose d’éduquer les jeunes aux défis actuels en termes de société, d’éducation et d’environnement, de façon à les aider à devenir des citoyens responsables.

ii L’exposition présente une sélection d’objets personnels découverts en 1967 lors des fouilles archéologiques effectuées dans la zone des chambres à gaz et du crématorium III du camp de concentration et d’extermination nazi d’Auschwitz-Birkenau.

iii Cette cérémonie s’est déroulée en présence de Mme Irina Bokova, Directrice générale de l’UNESCO, de M. Eric de Rothschild, Président du Mémorial de la Shoah, de SE M. Carmel Shama Hacohen, Ambassadeur, Délégué Permanent d’Israël auprès de l’UNESCO. Elle comportait les témoignages de M. Raphaël Esrail, Président de l’Union des déportés d’Auschwitz, un concert (Mme Martha Argerich, pianiste, M. Ivry Gitlis, violoniste, Mme Ane-Catherine Dutoit, récitante de textes d’Elie Wiesel), et un temps de prières conduit par le Grand Rabbin Olivier Kaufmann.