Les Conférences de l’IIPE (International Institute on Education Planification /UNESCO)

Investissement public et privé dans le secteur de l’Éducation


Le 11 juillet s’est tenu le quatrième séminaire dans le cadre de la réflexion que mène depuis le mois de janvier l’IIEP sur l’Éducation avec comme référence l’objectif 4 de l’agenda ONU 2030 (ODD promouvoir une Éducation de qualité inclusive). L’ambition de l’exercice est de nourrir ainsi un débat stratégique sur ce thème essentiel.

Cette session des Conférences de l’IIPE a été consacrée à une évaluation de l’efficacité des systèmes éducatifs à partir de cas spécifiques, analysés au travers de leurs caractéristiques « privées » ou « publiques ». De la présentation des cas en question et de la discussion qui a suivi, il ressort un jugement plaçant l’investissement public dans l’éducation en plutôt meilleure position que ce qui résulte de systèmes largement financés et gouvernés par le « privé ».

Mme Suzan GRANT LEWIS, directrice de l’Institut a présenté les deux intervenants  qui ont animé le débat: M. Frank ADAMSON de l’Université de STANFORD, co-auteur d’un rapport intitulé « Global Education Reform » dont le sous titre précise : « comment la privatisation et l’investissement public influencent l’éducation », et, comme « discutant » M. Mannos ANTONINIS corédacteur du  « Global Education monitoring report » régulièrement publié par l’UNESCO.

M. ADAMSON a résumé à grands traits les principaux éléments du rapport cité ci-dessus. Il s’agit des résultats d’une analyse comparative des systèmes éducatifs de six pays issus de trois zones économiques ayant chacune une certaine homogénéité (culturelle). L’étude de « couples de systèmes éducatifs» dans chacune de ces trois zones montre à quel point, en dépit de certaines valeurs communes, les modèles peuvent différer et aussi évoluer fortement dans le temps, avec une prédominance plus ou moins grande de la dimension publique. Ont ainsi été analysés, pour la zone scandinave la Suède (prédominance du privé) versus la Finlande (le Public), pour l’Amérique latine, Cuba (public) versus Chili (Privé-Public), pour l’Amérique du Nord , États-Unis versus Canada (forte prévalence du privé versus un système plus équilibré).

Sur un plan méthodologique, l’analyse a été menée avec le souci de mesurer les performances par rapport aux choix opérés (moyens mis en œuvre, options économiques organisationnelles etc) en se référant aux résultats des enquêtes PISA. Elle s’est ordonnée autour de trois problématiques très interdépendantes  : les options politiques (policy issues), les choix économiques (economic rationale) et les mécanismes ou outils mobilisés.

Les cas des six pays ont ainsi été étudiés de façon détaillée à partir de ces trois dimensions déterminantes (éléments structurants mais aussi éléments moteurs : « key drivers ») avec les principaux critères d’analyse suivants :

« choix politique » : régulation/libéralisation/décentralisation/équité (accès à)…
« dimension économique » : efficacité/compétition/qualité /allocation de ressources…
« mécanismes-outils » : redevabilité/ « charter school »/primes (vouchers)-allocation-subvention/niveau de standardisation…

Les commentaires donnés par M. ANTONINIS comme discutant, et les interventions de l’auditoire ont montré la complexité d’un sujet où les nombreux éléments à prendre en compte ne permettent pas d’assurer un jugement tranché. Il faut se garder de par trop polariser les débats. Aucun modèle n’est exempt de reproches, mais très clairement, sur un sujet aussi important que celui de l’Éducation, la responsabilité des Pouvoirs publics (gouvernements) ne saurait être éludée. C’est un point fondamental et, en conclusion, la Directrice de l’Institut a tenu à rappeler qu’il fait partie des idées auxquelles l’UNESCO s’est toujours montrée très attachée : l’éducation doit constituer une préoccupation majeure pour les États.

De ces échanges, on aura retenu notamment les points suivants :

Un excès dans une orientation libérale peut conduire à des troubles sociaux (voir le cas Chilien).

Sans surprise, on fait ressortir l’inégalité que crée une forte emprise du privé, et surtout, un niveau de performance global qui tend à se dégrader avec le temps là où le privé domine. Encore faut-il s’entendre sur ce que recouvre le terme « privé » ou « privatisation » : le mode de financement et la logique des rétributions ou contributions (« place du profit », « niveau de contribution financières des familles ») ou degré de liberté des enseignements ou encore rôle des parents.

Les cas de CUBA, de la FINLANDE et du CANADA, tout en étant très différents les uns des autres, sont tous trois représentatifs d’une influence forte des pouvoirs publics, qu’il s’agisse des investissements ou de l’organisation (des institutions, de la formation des professeurs etc). On semble indiquer qu’il y a plutôt de bons résultats et une satisfaction en termes de justice sociale, d’accès ou de confiance dans les systèmes là où la puissance publique joue un rôle significatif sans ignorer l’éventualité de certains risques (bureaucratie, inertie, voire corruption).

Les analyses produites intègrent la dimension historique et, ce faisant, révèlent des évolutions sensibles « public » versus « privé » ou l’inverse, avec des changements de régime susceptibles d’intervenir assez rapidement (voir par exemple le cas chilien, ou suédois).

Fait observé par une personne de l’auditoire : les six cas sont loin de représenter la palette des situations. Manque notamment une analyse de cas issus de l’Asie ou d’Afrique. Il y aurait lieu d’examiner la situation des pays en développement où l’on noterait, faute d’investissements suffisants, une forte influence privée dans le secteur éducatif, avec comme conséquence une inégalité des conditions d’accès. Sur ces sujets sensibles, les institutions internationales comme l’UNESCO ou les ONG peuvent jouer un rôle afin de corriger certains excès.

Autre observation formulée à propos notamment du système américain, et du niveau élevé des contributions demandées aux familles : il faut se soucier des conséquences sociales.

En analysant les systèmes, il faut se garder d’excès simplificateur. On ne doit pas s’en tenir à des mesures quantitatives, il importe avant toute chose de bien signifier ce que sont les missions de l’école, les valeurs qu’elle porte, mais aussi les modèles pédagogiques. On ne saurait tout ramener aux aspects financiers, ou à des considérations purement « utilitaires » comme par exemple des systèmes éducatifs qui n’auraient comme seuls soucis de préparer à des emplois : ainsi a-t-on parlé de certaines dimensions qui contribuent à l’épanouissement individuel ou collectif et qui n’ont pas un rapport direct avec ce que l’on pourrait appeler l’économie marchande (formations à la citoyenneté ou éducation artistique par exemple, attention particulière à la dimension psychologique des enfants).

Dans la nécessaire analyse multifactorielle qu’il faut mener avec prudence, il y a certainement lieu de traiter attentivement la dimension purement politique tant il est vrai que l’Éducation doit ou peut plus ou moins compter sur la dépense publique avec des financements par l’impôt, ce qui implique des arbitrages fonction de choix de société (démocratiques ou non). Ces choix, qui gagnent à être éclairés par des études d’impact, traduisent in fine les préférences des décideurs au regard de la liberté et du niveau de « welfare » souhaité.

Dans l’évaluation des systèmes éducatifs sous l’angle « investissement privé/public », il est pertinent de distinguer trois éléments essentiels qui finalement sont le reflet des sociétés (avec leurs mentalités) dans lesquelles ils se trouvent : la générosité (degré de redistribution), l’efficacité (performances économiques/sélectivité) et la place de l’intérêt général (« l’éducation considérée comme un bien commun »).

L’attention a aussi été attirée sur les exigences de suivi et de contrôle : les systèmes éducatifs doivent avoir une (bonne) gouvernance, il faut une vigilance en matière d’utilisation de l’argent public.


En conclusion, éléments de commentaires :

Ces deux heures d’échanges sur un sujet aussi fondamental que complexe n’auront évidemment pas suffi à épuiser le débat, et même si des idées importantes ont émergé, on pourra regretter que certains points n’aient pas pu être (suffisamment) approfondis ou évoqués comme par exemple :

  • quelles sont les valeurs ou les missions d’un système éducatif aujourd’hui ?
  • quelle définition donne-t-on du terme (privé) et comment, plus précisément, voit-on le partage (éventuel) des rôles, des fonctions et des financements entre « public » et « privé » ?

Et enfin, pour se situer par rapport à une tendance qui parait se dessiner de plus en plus souvent, que penser de ces États qui réduisent leur engagement dans l’éducation ?

Voir/Écouter le débat sur Youtube (anglais 1h58)
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Télécharger la présentation de M. Adamson : PowerPoint 30 M°